journaux et témoignages

Azar Nafisi est, depuis 1987, professeure de littérature persane et anglo-saxonne à l’université de Téhéran quand arrive le grand mouvement populaire qui renverse le régime du Shah.

D’abord enthousiaste, elle déchante vite, prise entre 2 dogmatismes opposés : les communistes qui refusent la culture bourgeoise européenne et les religieux, hostiles à ce monde occidental "immoral".

Lorsque le régime islamique est mis en place, elle est obligée de porter le voile puis de se soumettre à tous les diktats islamistes. Devenue « nuisible » parce que son enseignement prône des valeurs anti-nationales, elle est contrainte à la démission.

azar nafiriAlors, pendant près de deux ans, une fois par semaine, le jeudi matin, Azar Nafisi réunit chez elle clandestinement sept de ses étudiantes pour découvrir de grandes œuvres de la littérature occidentale.

Mais la clandestinité et les dangers de cette existence deviennent intenables, et Azar Nasiri fait comme la grande majorité de l’intelligentsia iranienne. Le 24 juin 1997, elle s’exile avec sa famille et part pour les Etats-Unis. Elle vit aujourd'hui à Washington où elle enseigne à l'Université Johns Hopkins, d’où elle écrit ce livre terrible et émouvant, une superbe réflexion sur la dictature religieuse, l’art, la liberté, les femmes, le sens de l’histoire.

Le choix du titre et le récit :

Lire Lolita à Téhéran «Lire» et non "enseigner"

Dans ce séminaire clandestin, l’enseignante veut faire réfléchir et non imposer. Lire, ensemble, partager et discuter autour d’œuvres : les Mille et Une Nuits, Emma Bovary, Gatsby le magnifique, ou d’auteurs : Jane Austen, Scott Fitzgerald, James et surtout Nabokov.

Pourquoi Nabokov, l’auteur de « Lolita » ? Parce que précisément, comme pour ces étudiantes, la littérature lui a été essentielle, vitale, pour rester « intact » pendant la révolution russe.

Comme le précise l’éditeur, certaines de ces jeunes femmes venaient de familles conservatrices et religieuses, d'autres de milieux progressifs et laïcs ; plusieurs avaient même fait de la prison. Pour les protéger, leurs noms et leurs traits ont été déformés ou échangés, mais les événements sont, hélas, vrais.

lolitaOn établit des parallèles, on lance des ponts entre les jeunes Iraniennes (obligations – interdictions : port du voile, interdiction de danser, chanter, se maquiller, de sortir non accompagnée d'un homme de la famille...), les personnages de l’Angleterre victorienne et puritaine (Elisabeth d’Orgueil et Préjugés)  qui se battent pour le droit au bonheur et surtout Lolita, qui vit sous la dictature d’Humbert Humbert : séquestration, viol, négation de la personnalité, des envies et des besoins.

Lolita est le symbole de la confiscation de la vie d'un individu par un autre, comme le fait le régime islamiste qui veut confisquer la réalité de chacun.

Ici, la fiction permet de décrypter le réel et la littérature devient arme de résistance.

Ces réflexions sont intimement imbriquées avec le récit du quotidien de toutes ces femmes, léger comme le récit de leurs émois amoureux ou lourd  comme les menaces de la sinistre brigade de l'ordre moral, omnipotente, ou bien la disparition, l’emprisonnement ou l’exécution de certains de leurs amis…

Quelques réflexions :

Cette expérience leur a permis à toutes de remettre en question la situation «révolutionnaire» de leur pays et de mesurer la primauté de l'imagination sur la privation de liberté. Elle leur permet de mieux se comprendre, se définir, se situer, d’exprimer leurs aspirations. Le bonheur face aux interdits, l’imaginaire face au réel. A travers le prisme de la littérature, et notamment dans le personnage de Lolita, ces jeunes femmes retrouvent le reflet de leur propre soumission au pouvoir répressif des ayatollahs et de leurs interdictions.

Interdites, entre autres, les relations entre jeunes de sexe opposé, ne fût-ce que pour discuter dans un café… et ne parlons pas de l’amour ou des relations sexuelles, ce qui est pourtant la grande question qui les agite toutes (Comme Azin, mariée 3 fois, dont l’auteure dit « peut-être s’est-elle mariée si souvent parce que c’était plus facile, en Iran, que d’avoir un petit ami » (p373).

Plusieurs moments de grâce parsèment le document : Quand les jeunes femmes montent l’escalier qui mène à l’appartement de leur professeur, elles enlèvent leurs gants, leur foulard, leur longue robe brune ou noire. En dessous, éclate un bouquet de couleurs chatoyantes : des rouges, des oranges, des jaunes...

Elles portent un jean, leurs cheveux roulent sur leurs épaules, leurs ongles sont vernis, elle sont terriblement gaies. Elles boivent du thé, mangent des gâteaux qu’elles portent à tour de rôle et entrent dans un univers d’échange, de parole, d’ouverture vers l'autre, d’amitié, qui contraste avec ce qu'elles vivent quotidiennement.

Chaque chapitre à pour titre le nom d’une oeuvre ou d’un auteur : Lolita, Gatsby, James, Austen. Chaque chapitre est, en même temps qu’un récit de lutte, une réflexion sur les personnages et l’écrivain. C’est aussi le récit des cours et des discussions purement littéraires des participants. On comprend bien que c’est dans le recul provoqué par la plongée dans Jane Austen, James ou Nabokov que ces femmes puisent leur force de critique et de résistance.

Au travers de leurs aspirations, leurs rêves et leurs déceptions, nous assistons à ce combat pour continuer à étudier, et vivre, de plus en plus clandestinement, la libération qu’apporte la littérature.

Les réunions se poursuivent parce que l’essentiel, sous ce régime totalitaire, c’est de témoigner qu’une autre vision du monde continue d’exister. Tant que ces deux espaces coexistent, le totalitarisme est en échec, puisqu’il n’est pas, justement, « total ».

Le document n’empêche ni l’humour, même un peu noir, ni la dérision. Si Azar Nafisi est une enseignante d'une intelligence et d'une culture prodigieuse, c’est surtout une femme qui porte sur les gens un regard d'une profonde humanité et d'une grande tendresse. Tendresse pour ces jeunes filles et femmes qu’elle accueille, qu’elle écoute, qu’elle conseille et aussi pour tous ces Iraniens enfouis sous cette chape de plomb.

Arrivée aux Etats Unis, Azar Nafisi nous dit que si elle a quitté l’Iran, l’Iran ne l’a pas quittée. Elle en observe les timides changements : un peu moins de soumission, une exigence de liberté individuelle, un peu d’espoir.

Ce livre a reçu le Prix du Meilleur livre étranger (essais) en 2004 et le Prix des Lectrices de ELLE (documents) en 2005.

Avez-vous lu ce livre ? Qu'en avez-vous pensé ?